La difficulté de consulter quand on est soignant.

Anne-Françoise Meulemans

Anne-Françoise Meulemans

Addictions, Adultes, Bien-être au travail, Écoles, Famille - Parentalité, Relations amoureuses et couples, Seniors, Soignants, Haut potentiel- Autisme de haut niveau (anciennement Asperger), DYS-TDA-TDA/H-TSA (autisme)

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C’est une petite question qui amène à une grande réponse. L’histoire des soignants mal soignés, c’est l’histoire du cordonnier mal chaussé. Dans toute activité, on peut constater une sorte de trou noir dans la zone où on excelle et cela vaut pour les soignants comme pour d’autres.

Pourquoi n'est-il pas facile de consulter quand on est soignant ?

La santé des soignants est un problème de santé publique qui concerne non seulement les travailleurs de la santé, mais également les patients qui sont en contact avec eux. Selon la Dre Anne-Françoise Meulemans, médecin psychothérapeute et coordinatrice de CentrEmergences, il est difficile pour les soignants de consulter lorsqu'ils ont besoin de soins.

Le système des soins de santé peut être particulièrement maltraitant pour les femmes. Même si les choses ont évolué, l'injonction pour les femmes soignantes d'être à la fois performantes sur le plan professionnel, parental, domestique, conjugal et personnel amène à une équation difficile voire impossible à résoudre.

Les raisons de la difficulté à consulter:

Chez les soignants, il y a un profil psychologique particulier avec des personnalités altruistes, généralement extrêmement empathiques et centrées sur l’autre. Cette posture peut les amener à “se déserter” . Ces personnes sont tellement inquiètes de l’autre, qu’il y a une sorte d’anosognosie ou de déni, parfois, de leur propre état émotionnel.

Le manque de temps et de disponibilité à soi, le travail dans l’urgence sont des éléments qui semblent incompressibles et sur lesquels il faut travailler pour retrouver un minimum de sérénité.

La formation médicale contribue à ce problème. Les structures de soins ont souvent une empreinte patriarcale, avec une hiérarchie et une culture de maltraitance institutionnelle.

C’est dans ce contexte que baignent les formations de médecins et les enseignants en médecine. Dans la formation même, nous sommes biberonnés à des horaires de stages où les gardes de nuit suivent des journées de travail et des journées de travail suivent des nuits sans sommeil. Ce sont des choses que l’on n’accepterait pas pour des camionneurs. Or, quand on est biberonné à la dissonance, on a du mal à éviter la dissonance par la suite…Cette situation peut avoir des conséquences graves sur la santé mentale et physique des soignants.

La responsabilité face aux patients: les soignants ont également une responsabilité envers les patients. S'ils sont malades, qui prendra soin des patients? Le système médical ne prévoit pas de réel amortisseur pour les soignants en difficulté, ce qui signifie que les soignants doivent se débrouiller seuls lorsqu'ils sont en situation de faiblesse. Il n'y a pas de réelle volonté politique pour résoudre ce problème, car la crise dans les soins de santé est réelle. Si les soignants devaient prendre soin d'eux-mêmes et se mettre en arrêt lorsqu'ils sont en burnout, cela ne mettrait-il pas à mal les soins de santé?

En résumé, la santé des soignants est un problème de santé publique majeur qui nécessite une prise de conscience et une action concertée pour résoudre les problèmes de formation médicale, de conditions de travail et de responsabilité envers les patients. Les soignants doivent être en mesure de prendre soin d'eux-mêmes pour être en mesure de prendre soin des patients de manière efficace et éthique.

Au-delà de ces questions systémiques, y a-t-il d’autres facteurs qui empêchent les soignants de se soigner ?

Outre les problèmes structurels, il existe d'autres facteurs qui contribuent à la difficulté des soignants à se soigner. L'un de ces facteurs est la question de la représentation: un ORL qui a le nez bouché, un logopède qui bégaie ou un médecin qui est malade viendront casser l’image de leur ‘intouchabilité’ voire toute puissance. La toute-puissance du soignant est aussi un héritage du patriarcat. Elle serait mise en défaut par tout aveu de vulnérabilité, de faiblesse, que ce soit sur le plan de la santé mentale ou de la santé physique. Notre formation ne nous met pas suffisamment en garde par rapport à cette posture de toute-puissance. Cependant, cette posture de toute-puissance peut être préjudiciable aux soignants eux-mêmes, car elle les empêche de reconnaître et de prendre soin de leurs propres besoins. Nous aurions tout à gagner à travailler sur une posture plus juste par rapport au patient et par rapport à notre propre santé. Les soignants qui ne vont pas bien peuvent aussi éprouver un sentiment de honte, de gêne, de peur. Parfois des médecins en burnout sont en déni de ce burnout et continuent de travailler.

Il n’est pas non plus facile pour un médecin ou un psychologue de trouver un soignant à cause du manque de distance thérapeutique qu’il y a par rapport à ses collègues et à ses amis. Les psychologues connaissent généralement des tas de psys, et de très bons psys, mais comme ils les connaissent, ils ne peuvent pas les consulter. C’est moins le cas pour les médecins généralistes mais il y a quand même cette notion de distance thérapeutique et tout ce qui est proche n’est pas accessible. Il peut être difficile de dévoiler son intimité à un collègue.

Les soignants qui ne vont pas bien peuvent également éprouver des sentiments de honte, de gêne ou de peur, ce qui les empêche de demander de l'aide. Parfois, les médecins en burnout sont en déni de leur état et continuent de travailler, ce qui peut avoir des conséquences graves pour leur santé et pour la qualité des soins qu'ils dispensent.

Et finalement, l’histoire des cordonniers: le médecin n’a pas de distance thérapeutique avec lui -même. Il est très mal placé, il est le médecin des autres, mais ne peut l'être pour lui-même

Quelles sont les impacts de cette difficulté de se soigner sur la relation thérapeutique ?

Les soignants qui ne se soignent par déni ou par manque de temps ou de conscience de soi perdent en crédibilité ou en tout cas en justesse professionnelle. Ils ne sont plus dans la bonne posture. Ils vont négliger des symptômes chez certains patients parce que les reconnaître serait peut-être les reconnaître pour eux-mêmes. Ils vont avoir une écoute fatiguée ou agacée, ils ne seront plus dans une présence 100% professionnelle. Combien de fois, on entend les médecins se plaindre de leur patients, entre confrères, mais parfois devant un autre patient…cela en dit long sur leur état de non justesse thérapeutique. Cela peut faire de gros dégâts au niveau de la relation avec le patient, la santé du patient, Un médecin ne doit pas forcément être en bonne santé mais il doit prendre soin de lui. Son état de santé doit être géré, d’une manière ou d’une autre, parce que si ce n’est pas géré, cela vient faire entrave dans la relation thérapeutique.

Il y a aussi une implication sociologique sur le plan de la santé publique : Les soignants mal soignés sont dans l’impossibilité de faire passer le message de la nécessité de prendre soin de soi, et d’arrêter de fumer par exemple, parce qu’ils véhiculent un message opposé à leur discours. Faites ce que je dis mais pas ce que je fais.

Au niveau global de la santé publique, les soignants mal soignés peuvent perdre en compétence et nuire à la qualité des soins dispensés. Il est donc essentiel de prendre en compte les besoins des soignants et de les aider à se soigner pour préserver la qualité des soins et promouvoir la santé publique.

Et quelles sont les conséquences de cette difficulté de se soigner pour le soignant lui-même ?

Les conséquences de la difficulté de se soigner pour les soignants peuvent être graves. Les maladies peuvent évoluer longtemps et provoquer des dégâts psychiques et physiques, notamment chez les médecins qui ne savent pas qui consulter, n'ont pas le temps de consulter ou ne savent pas comment organiser leur soin. Les soignants peuvent également subir des dégâts sur le plan de leur vie privée, car ils tendent à donner la priorité à leur travail par rapport à leur vie personnelle. Cela peut précipiter des séparations et des difficultés familiales, car le cadre privé est souvent le dernier à être pris en compte.

Quels sont les signes de souffrance qui doivent alerter le soignant ou la soignante dans le déni ?

En ce qui concerne le burnout, cela peut être un désinvestissement, du cynisme, une sorte de désengagement de la relation, jusqu’à la dépression et des conséquences sur le plan somatique. Sur le plan cognitif, cela peut être des oublis, des problèmes de mémoire, de la désorganisation. On peut aussi passer à côté d’un diagnostic, faire des erreurs ou des fautes médicales. Ceux qui ont des horaires impossibles risquent de faire des erreurs médicales dont ils ne se remettront pas, même si c’est le système qui en est la cause première.

Quelles sont les solutions à apporter à cette question ?

Le bien-être du soignant doit être nommé et placé au cœur du système de soins, comme un principe fondamental et incontournable. Cela signifie que les institutions de soins doivent prendre en compte les besoins et les difficultés des soignants, et mettre en place des mesures pour les soutenir et les protéger. En faisant du bien-être du soignant une priorité, nous pouvons éviter des catastrophes individuelles et collectives, et garantir que les patients reçoivent les meilleurs soins possibles.

Il faut d’abord penser et réfléchir notre système de soins de santé.

Il faudrait intégrer le soin du soignant dans le système global pour éviter des catastrophes individuelles. Les soignants ne devraient pas attendre que tout s'effondre dans leur santé, leur patientèle et leur vie privée avant de prendre des mesures. Il faut réfléchir et penser le système pour éviter ces situations. Il faut avoir un cadre de travail qui permette de vérifier que cette attention aux soins du soignant et du soigné soit présente dans chaque élément de notre système de soins.

La réponse à la question « est-ce que le soignant est bien soigné ? » ne doit pas être laissée qu’aux médecins mais aussi aux psychologues, aux sociologues, aux philosophes.

C’est une réflexion globale que l’on doit aussi s’approprier au niveau individuel. Il s’agit de se demander si on prend soin de soi avant de prendre soin des autres, pour ne pas déserter la place.

La solution systémique est extrêmement complexe car elle englobe bien d’autres données que le bien-être du soignant et du soigné, au point d’en perdre son essentielle humanité.

Il y a des tensions extrêmes entre les notions de rentabilité et l’idée du soin.

Il est important de redéfinir le cadre des soins de santé que l’on veut chez nous en Belgique et de savoir quels sont les éléments et les valeurs prioritaires que l’on veut soutenir.

Faire plus de place pour prendre soin de soi, c’est aussi faire plus de place pour prendre soin de l’autre et donc à l’humain. Il faut déterminer comment cela peut s'articuler afin que la notion de soin ne soit pas transformée en maltraitance des soignants et soignés

Je n’ai aucune idée de la façon d’inclure le citoyen dans la réflexion politique, mais avoir, au sein des institutions, des personnes garantes de certaines valeurs de ces institutions permettrait de garder un niveau de vigilance par rapport à la bientraitance humaine.

Les soignants étant des personnes seules dans une relation thérapeutique avec un patient, c’est une situation à risques à différents niveaux : ils encaissent des vérités et des responsabilités. C’est donc une situation assez « vulnérabilisante » et « pathologisante » qui peut les conduire à l’effondrement ou, à l’inverse, à une impression de toute-puissance, qui est aussi une forme d’effondrement.

Il faut trouver un système qui sécurise la position du soignant dans des regroupements, peu importe leur forme, où ils pourront “frotter” leurs solitudes.

Même si en tant que médecin on aime la singularité de la consultation, on a besoin d’amortisseurs et d’exutoires sociaux, de pouvoir parler, échanger, relativiser, sécuriser et de se faire entendre. Il s’agit de pratiquer la bienveillance avec d’autres soignants et, si cela se met en place autour du cabinet, on peut apporter cela plus facilement dans la consultation aussi.

La santé des soignants est un problème de santé publique majeur, car il n’y a rien de plus maltraitant qu’une relation relation soignant-soigné violente, et, surtout, il n’y a rien de plus salutaire qu’une belle rencontre thérapeutique...c'est aussi une histoire d'amour

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